Écriture automatique ?
Par André Laugier, mardi 3 mai 2005 à 16:52 :: Écriture automatique et automatisme d'écriture. :: #14 :: rss

ESSAILes graphismes couramment appelés "pictogrammes" sont la première grande invention de l'homme dans le domaine de l'écriture ; il s'agit plutôt d'un type "spatial d'écriture" et certaines de ces écritures évolueront soit vers la linéarité phonétique, soit vers des alphabets, reproduisant, plus ou moins, le phonétisme (par opposition aux autre domaines : morphologie, syntaxe, lexique et sémantique) et la linéarité de la chaîne parlée. Le terme d'écriture est utilisé, de nos jours, en des sens différents pour la poétique, cette poétique qui échappe aux lois des grammairiens, tout en faisant un usage intensif de la richesse née de sa grande variété dans les allitérations, éléments indispensables des possibilités expressives dont les sons, les mots et les images sont une gamme merveilleuse, modulable à l'infini. Comme le soulignait G. Genette, l'essence même de la langue est fondée, d'après les prémisses de la linguistique, sur un jeu de différences et d'espacements, sur ce que l'écriture, elle-même, appelle techniquement : les pleins et les déliés. Dans un sens plus large, le terme d écriture nous renvoie à toute une réflexion théorique dont Roland Barthes la définit en opposition à la notion de "style", comme une manière d'utiliser le langage qui est propre à l'écrivain, c'est-à-dire un langage réfléchi créé par et pour le texte, voulant signifier par là même que l'écrivain, le poète, s'individualise clairement parce qu'il s'engage dans le choix général d'un ton, d'un éthos. Il contredit, ainsi, la doctrine mise en avant par les surréalistes qui étaient censés mettre en avant un système de création dont l'écrivain éventuel est en relation avec son inconscient sous la dictée de l'inconscient-inspiration et qui, selon A. Breton, serait la "recette" de l'écriture automatique. Toujours selon les adeptes de cette pratique d'écriture automatique, le moyen mis à la disposition de l'au-delà, permet de communiquer avec un "intermédiaire". Et celui ou celle qui tient la plume, reçoit des réponses aux signes qui lui sont envoyés. Les partisans de ces dogmes pensent que ceci doit impliquer des "dons de voyance". Autrement dit, pratiquer l'écriture automatique se résumerait à rédiger un texte dicté par des mots spontanés. Une sorte de "dictée" sans démarche créative, et où le signe précèderait le sens. Ceci, me semble cultiver du domaine de l'ambiguïté. L'homme échapperait-il à sa conscience ? Breton, Eluard, Aragon, Ernst, se sont donnés pour mission de saisir ce qui, en l'homme, se soustrait à la conscience, en insistant sur le fait que tout ce qui est non rationnel est pourtant bien réel dans l'activité de l'esprit humain. Ils ont accordé une grande importance à l'inconscient, au rêve et, même, à la folie. J'aurais plutôt tendance, mais cela est une opinion personnelle, à considérer qu'en fait, ce que les psychologues désignent de nos jours, eux-mêmes, comme une "technique libératoire" permettant de faire émerger nos rêves et nos désirs de l'inconscient, alors que les parapsychologues envisagent cette technique avec l'intervention du paranormal comme effet de dissociation psychique du sujet introduit dans une nouvelle dimension, qu'il faut tout simplement ramener le "phénomène" à notre mémoire eidétique, autrement dit à la reviviscence d'une perception après un certain temps de latence. Comment ne pas alors faire le rapprochement – qui me semble plus logique – avec l'intertextualité, cet écho de mémoire dont on peut résumer, pour la limpidité du terme, et dans sa plus simple représentation, comme l'idée corroborée que tout s'appuie, en fait, en écriture, sur les bases que nul texte ne peut s'écrire indépendamment de ce qui a déjà été consigné dans notre mémoire par des écrits antérieurs, émis par d'autres auteurs et dont notre plume se nourrit, à notre insu, de tout texte qui l'a précédé. Mais de là à penser écriture automatique il y a un pas que je ne franchirai pas. Comme le soulignait Bakhtine : "Notre pensée ne rencontre que des mots déjà occupés, et tout mot, de son propre contexte, provient d'un autre énoncé déjà marqué par l'interprétation d'autrui". Je laisserai donc avec leur conscience et leurs convictions les psychologues, les parapsychologues et les spirites convaincus de leurs bonnes raisons pour adopter et admettre le principe de l'écriture automatique. Ces phénomènes me faisant penser plutôt à une écriture "spéculaire" et aux quelques cas de xénoglossie, lisibles uniquement, d'après les défenseurs de la pré-connaissance ou de la rétro-connaissance , quand elle est reflétée dans un miroir. Ces phénomènes sont très proches de la graphie du trépassé que le "médium" ne connaît pas d'ailleurs, et dont aucune preuve n'a pu être apportée à ce jour. Je pense qu'il existe plutôt un automatisme d'écriture qui s'acquiert grâce à une certaine dextérité cérébrale. Frege disait d'ailleurs que " l'écriture a été à la pensée ce que la voile qui remonte le vent fut à la navigation". L'écriture, telle que je la perçois, n'est que l'objet d'un long apprentissage, un moyen, parmi tant d'autres, d'affirmer sa personnalité. On progresse, on recule, on désapprend, et, enfin, si seulement on s'accroche, on se perfectionne vraiment. La technique doit ensuite permettre de prendre la place d'une "seconde nature". Seule une longue pratique critique permettra à l'attention de ne plus être perturbée par les codes et la procédure. Ecrire met en jeux deux aspects : l'écriture et le style. Il en résulte l'appropriation universelle de symboles (les lettres) assemblées en signifiants (les mots). Voilà pourquoi je rejette le principe de l'écriture automatique. J'ai toujours considéré que le style est une manifestation du tempérament, de la personnalité, car, par le style l'auteur, le poète, s'identifie en tant qu'être unique, une pensée unique, une manière de communiquer, de personnaliser son message. Je suis de ceux qui considèrent que l'écriture est un automatisme acquis pendant l'enfance car de notre attitude dépendent tous les facteurs sensoriels, cognitifs, affectifs qui forgent notre personnalité. Et, pour écrire, il est indispensable d'être dans un état d'élaboration intellectuelle. Le raisonnement agit comme une association logique d'idées conduisant à une conclusion avec une visée précise. Notre cerveau participe, seul, aux stratégies de décisions graphiques. Bien entendu, il y a le raisonnement concret et le raisonnement abstrait. Le premier doit tirer les conclusions par l'observation. Il s'agit d'une démarche d'analyse conduisant à "décomposer" un objet ou une notion en éléments simples. Tandis que le raisonnement abstrait ne doit pas être confondu avec le phénomène de l'inconscient-inspiration, si cher à Breton, et qui révèle l'impossibilité d'un tel contact avec l'inconscient, réfections des textes ainsi écrits où les limites de tout automatisme sont vite atteintes, mais bien interprété comme un mode de travail "personnel" consistant à rassembler des prépositions séparées en une préposition unique, si je puis m'exprimer ainsi. Il s'agit d'un choix des moyens en fonction des valeurs et des concepts sous-jacents. La fonction de l'écrivain me semble se justifier par le fait que, contrairement à la dite écriture automatique dont l'auteur ne corrige jamais sa copie, et en considérant que l'écriture peut mieux se contrôler que la parole, il est indispensable de réécrire, de modifier, de policer, de perfectionner afin d'arriver à l'exploitation de ces possibilités sans lesquelles n'existerait ce qui fait la richesse stylistique et la spécificité de l'écrit. "Quant à l'écriture automatique, elle n'a été qu'un moyen de découvrir partiellement la part inconsciente qui vit au fond de notre être." disait mon ami JIPI (Jean-Pierre Leclercq), professeur de linguistique en Belgique. Voilà une définition que j'aurais pu écrire. En effet, nous n'avons pas toujours conscience des messages transmis par le corps à notre insu ; mais celui-ci parle plus fidèlement de notre émoi que ne peuvent le faire, bien souvent, les mots. Ainsi, toute attitude du corps a une portée expressive et, réciproquement, la posture peut avoir une influence sur le psychisme. Voilà comment j'interprête aussi l'écriture automatique. Quand j'ai écris cet essai, j'ai voulu mettre en garde contre toute idée liée à des pratiques "spirites" car je ne crois pas que l'écriture automatique soit dictée par l'au-delà, par un "esprit" protecteur-initiateur qui guide notre plume, mais bien par une attitude "personnelle" mettant en jeu tous les facteurs perceptifs de l'être humain. Notre "réalité", notre regard plus ou moins absent, se remémore les faits analysés pour en faire la synthèse dans une attitude de centrage sur soi et en soi, sans mettre cela sur le compte, comme le prétendent certains auteurs, d'une intervention divine, ange ou "démon", qui guiderait dans leur dessein le sujet de notre plume. Pour résumer, et en d'autres termes, tout en me gardant bien de vouloir convaincre les inconditionnels de l'écriture automatique, je dirai que le potentiel créatif de l'écriture provient de la main et de l'œil, ce qui donne une valeur unique au processus de l'écriture, c'est la lecture simultanée de ce que l'on écrit. © Echos Poétiques. 2005. |
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